TE ARAROA La Grande Traversée de la Nouvelle-Zélande

Après des mois à ne penser qu’à ça, et des journées entières de préparation, m’y voilà enfin ! Nous sommes le 15 octobre 2018, au Cap Reinga, l’extrême pointe nord de la NouvelleZélande, où quelques touristes matinaux sont venus observer la rencontre de l’océan Pacifique avec la mer de Tasman. Mais c’est tout autre chose qui m’amène ici. Il est 8h45 quand je m’élance au départ du Te Araroa.

Textes & Photos : Armand Givre

TE ARAROA

«Te Araroa» signifie «le long sentier» en maori, et ce trail porte bien son nom puisqu’il s’étire à travers tout le pays sur plus de 3000 km, reliant la pointe nord à la pointe sud, Bluff.

Après le Bibbulmun track en avril, le Larapinta trail en juin (2 sentiers de 1000 et 235 km en Australie) et le Tour du Mont Blanc en août, je n’en suis pas à mon coup d’essai sur des randonnées longues distances. Mais celle-ci est clairement dans la catégorie au-dessus. Aimant le challenge et le dépassement de soi, je me fixe 2 objectifs sur ce parcours : le réaliser en 3 mois (contre 4 à 5 mois en moyenne) et marcher une journée à plus de 50 km. Avec un dénivelé positif cumulé estimé à environ 90 000 m, le défi est de taille.

Je commence à marcher à un rythme qui m’est familier, d’une quarantaine de km par jour. Le Northland m’offre mes premiers obstacles : des forêts boueuses où racines glissantes, lianes qui s’accrochent au sac, aux bâtons, aux chevilles… et flaques de boue dans lesquelles on peut s’enfoncer jusqu’aux genoux sont légion. Mais aussi des rivières dont la traversée m’oblige parfois à porter mon sac sur la tête, ayant de l’eau jusqu’au cou… Le tout au milieu de paysages déjà splendides, sillonnant les collines aux teintes de vert infinies dans lesquelles broutent les troupeaux de moutons : la carte postale néo-zélandaise !

15 jours et 620 km plus tard, me voilà déjà à Auckland, ville que je m’empresse de fuir, comme toutes les autres… Je progresse bien, tellement bien que je prends de l’avance sur mon objectif, et commence tout doucement à le revoir à la baisse. Et si j’étais capable de le faire en moins de 3 mois ?? Mais la route est encore longue, et surtout, la difficulté du parcours sur l’île du sud, beaucoup plus montagneuse, ne me permettra pas d’avancer aussi vite…

JE MARCHE SEUL !

Parti relativement tôt dans la saison, je n’avais qu’une centaine de marcheurs devant moi au départ (environ 2000 personnes parcourent cette rando chaque année), que j’ai rapidement doublés pour la plupart. Je ne vois donc pas grand monde… Mais aujourd’hui, je suis sur le Tongariro Alpine Crossing, la randonnée d’une journée la plus connue du pays ! Et j’y croise des touristes par centaines… Certes, c’est beau. Très beau. Mais je me sens bien mieux tout seul dans les montagnes, les collines ou les forêts, que je m’empresse de rejoindre.

Peu après, le parcours de marche laisse place à une centaine de km de kayak, sur la Wanganui River. L’occasion de reposer un peu les jambes pendant 2 jours et demi. Mais très vite, elles me démangent, elles s’ennuient, et je suis content de reprendre la marche. Mes épaules, quant à elles, se seraient bien passées du poids de mon sac un peu plus longtemps…

LA DEUXIEME PARTIE DU PARCOURS

Au 37ème jour, je passe le cap de miparcours : 1500 km ! Déjà tellement de km parcourus… Même si je suis désormais plus proche de l’arrivée que du départ, la fin est encore loin. Avec plus d’une semaine d’avance sur mon programme, c’est officiel, je compte finir le Te Araroa avant la nouvelle année, au 31 décembre, soit en 78 jours, l’équivalent du record féminin avec équipe de soutien.

5 jours plus tard, j’arrive à Wellington, la capitale du pays, qui marque la fin du parcours sur l’île du nord. Pas même le temps de savourer cette petite victoire que je saute dans un bus qui me ramène en centre-ville, où je dois faire mes courses pour les 3 prochaines semaines. Je poste 2 cartons contenant une semaine de vivres chacun sur mon chemin (il n’y a pas de magasins sur cette section de l’île du sud), et garde une semaine de nourriture sur moi.

Le soir même, j’embarque dans un ferry à 2h30 du matin, dans lequel je dors 3 petites heures. 6h du matin, heure du débarquement, je me tiens devant le pont du ferry qui va bientôt s’ouvrir… J’ai hâte, je trépigne, l’île du sud, enfin… Réputée si belle, depuis le temps que je l’attendais, j’y suis enfin… Le pont s’ouvre : il pleut des cordes !!! L’excitation laisse place au désarroi ! La douche froide, dans tous les sens du terme ! Comme une envie de faire demi-tour…

Mais ça n’est pas mon genre. Je saute dans le 1er bateau qui m’emmène au point de départ de ma rando. Ce jour-là, je me prends des litres d’eau sur la tronche. Le sentier s’est transformé en ruisseau, je suis trempé jusqu’aux os et frigorifié  ! Je me remonte le moral en me disant que dans 2 jours, je dormirai à l’abri : les refuges sont nombreux sur le parcours. Je devrais pouvoir y passer la plupart de mes nuits sur l’île du sud, un petit confort nonnégligeable compte tenu des averses quasi quotidiennes.

Je traverse le Mount Richmond Forest Park, considéré comme la partie la plus dure du parcours, avec notamment une journée éprouvante de 11h de marche pour seulement 35 km, dont j’ai du mal à me remettre. Mais le ravitaillement à Saint Arnaud me fait du bien.

L’IMPORTANCE DU MATERIEL

C’est alors un autre problème qui vient me préoccuper… L’état de mes chaussures. Avec près de 2000 km au compteur et des trous de toute part, elles ont déjà largement dépassé leur durée de vie ! Je commande une nouvelle paire en ligne que je fais livrer à Arthur’s Pass, 220  km plus loin. Il va falloir qu’elles tiennent jusque-là. Les trous s’élargissent à vue d’œil et deviennent des ouvertures béantes desquelles sortent tous mes orteils !! Je les rafistole comme je peux plusieurs fois par jour, à coup de couture, de sparadrap, de ficelle et même de lambeaux de torchons trouvés sur mon chemin. Ceux qui croisent ma route me demandent carrément s’ils peuvent prendre mes chaussures en photo et comment je fais pour marcher avec ça ! Je leur réponds que c’est pratique pour traverser les rivières, l’eau s’évacuant plus facilement…

6 jours plus tard, j’arrive à Arthur’s Pass. Je fonce récupérer mes 2 colis : nourriture et chaussures. Petit problème, il n’y a qu’un seul paquet à mon nom : mon ravitaillement. J’ai été plus rapide que mes chaussures… Gros problème en fait !! Nous sommes samedi matin, il n’y aura donc pas de livraison avant lundi. Il est hors de question pour moi de m’arrêter 2 jours, et continuer avec ces chaussures relève de l’inconscience. Aucun magasin non plus dans ce petit village. Je tourne en rond et ne trouve aucune solution. Alors que j’étais sur le point de continuer mon chemin en me disant «pourvu qu’elles tiennent 200 km de plus jusqu’à la prochaine ville», je me fais interpeller par un vieux du coin, Wayne, qui est en passe de devenir mon héros ! On discute, je lui explique ma situation, et il me dit «mais j’en ai des chaussures moi !». Faute de mieux, au point où j’en suis, allons voir ça. Il m’emmène chez lui, d’où je repars avec une paire de chaussures de marche presque à ma taille, qu’il m’offre gentiment. Cet homme est mon sauveur. 2 ongles en moins et 400 km plus loin, je recevrai enfin mes nouvelles chaussures, que Wayne aura récupérées pour me les reposter sur mon chemin.

En attendant, j’ai bien avancé. Marcher manger-marcher-dormir est devenu mon métro-boulot-dodo. Malgré un parcours très accidenté et exténuant, je maintiens mon rythme de 40 km par jour, à travers des paysages tellement beaux que je ne saurais les décrire.

OBJECTIF 75 JOURS

Seul le plus souvent, je croise quand même un peu de monde. Et quand je leur dis que je pense finir le trail en 75 jours (oui j’ai encore revu mon objectif à la baisse, je trouve que 75 sonne mieux que 78…), tous me disent que ça doit être un record ! Je n’en sais rien et ne le fais pas pour ça de toute façon… Tous me demandent aussi combien pèse mon sac et qu’est-ce que je mange. Questions auxquelles je réponds toujours : trop lourd et pas assez  ! On me demande aussi pourquoi je fais ça… Mais là, je n’ai toujours pas trouvé de réponse. Simplement parce que j’aime ça, ou parce que je peux le faire. Je suscite généralement l’incompréhension des autres marcheurs. J’en ai croisés qui pouvaient marcher seulement 5 km par jour, allant d’un refuge à un autre, quand de mon côté j’en passe 4 ou 5… Je crois que ces gens-là ne me comprennent pas plus que je ne les comprends ! Comme je m’ennuierais à leur place… Mais chacun son rythme !

LA CELEBRITE

J’apprends aussi que certaines personnes ont entendu parler de moi sur le track avant même de croiser ma route. Il paraît que l’on m’a donné un surnom : «the crazy french guy» !!

Je passe Noël seul dans ma tente, dégustant une petite boîte de Ferrero Rocher que j’ai dans mon sac depuis une semaine. C’est une sorte de tradition familiale que je perpétue, même seul à l’autre bout du monde. Il m’aura fallu lutter pour ne pas tous les manger avant !

Le lendemain, je campe à 90 km de l’arrivée. L’équivalent de 2 bonnes journées de marche. A moins que… à moins que je ne marche 90 km en une journée ! Ce serait une belle façon de conclure cette incroyable aventure. Et puis je me connais, je suis incapable de m’arrêter si près du but, je n’arriverai pas à dormir de toute façon. Une dernière averse, et je sors une fois de plus trempé de la forêt. Toute cette pluie m’en aura fait baver, mais j’ai résisté… Puis une dernière plage, une dernière traversée de rivière en portant mon sac sur la tête, un dernier coucher de soleil… La nuit tombe. Il est plus de 22h quand la fatigue arrive. J’ai déjà une soixantaine de km dans les pattes, sans compter les 2950 précédents… Frontale vissée sur la tête, j’avance.

J’espère arriver vers 4h du matin. A 3h58’30’’, j’aperçois le poteau final. Ni une ni deux, je me mets à courir et touche enfin au but à 3h59’55’’, après plus de 16h de marche. Ça y est, ça y est j’y suis… Il est là ce poteau, et je ne le lâche plus !! Exténué mais tellement heureux, je crie ma joie, seul au milieu de la nuit.

BILAN

73 jours, 19 heures et 15 minutes… Sans assistance, c’est effectivement un record que j’ai pu faire homologuer depuis (le record masculin avec assistance étant de 54 jours). Mais l’important n’est pas là. Je suis simplement content d’avoir pulvérisé mes objectifs, avec également 12 journées entre 50 et 60 km de marche.

Même si j’en suis fier, ce record reste anecdotique à mes yeux pour 2 raisons. D’abord, je ne me serais jamais cru capable d’une telle performance. J’ai simplement marché à mon rythme, sans chercher à battre un quelconque record. Ensuite, si j’étais parti avec l’idée d’établir un record, je serais sûrement allé un peu plus vite, repoussant encore plus mes limites, mais j’aurais pris tellement moins de plaisir…

 Le lendemain de mon arrivée, j’ai appris l’exploit de Colin O’Brady, qui devenait le premier homme à traverser l’Antarctique en solitaire et sans assistance, finissant d’une seule traite les 125 derniers kilomètres en plus de 32 heures… Loin de moi l’idée de comparer nos performances, mais j’ai simplement aimé la similitude de nos états d’esprit, proches de la ligne d’arrivée : cette motivation pour ne rien lâcher, jamais, et ce besoin de se surpasser et d’avancer, toujours… Quand l’envie et le moral sont au rendez-vous, le corps n’a pas d’autre choix que de suivre le mouvement !

3 pensées sur “TE ARAROA La Grande Traversée de la Nouvelle-Zélande

  • mai 18, 2020 à 11:23
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    Merci Armand de partager ton expérience en toute humilité, c’est tellement agréable de te lire !
    Julie, Québec (ancienne Varambonnaise)

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    • mai 18, 2020 à 1:42
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      Merci beaucoup Julie ! Je compte bien venir randonner au Canada d’ici un ou 2 ans, au plaisir de te revoir !

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    • juillet 1, 2020 à 3:08
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      Trop fort cet Armand… Beau récit, beau voyage … et le prochain sait pour où…

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